Les Annales du Disque-Monde Tome 34 Coup de Tabac
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l’avis des lecteurs
L’avant dernier tome des Annales du Disque-Monde. J’avoue que je n’aurais jamais réellement pensé en arriver là. Me connaissant, le pari le plus raisonnable aurait sans doute été de tabler sur une petite dizaine de chroniques avant que je laisse tomber, face à l’ampleur de la tâche. Il faut bien dire que ces chroniques, écrites à moitié à froid, aidées de notes, c’est vraiment pas ma méthode préférentielle, moi qui ai plutôt tendance à tout rédiger à chaud et sans autre soutien que mon ressenti immédiat et ma mémoire, quitte à parfois livrer des premiers jets frustrants d’insuffisance, mais sincères. Mais Terry Pratchett n’était pas un auteur comme les autres à mes yeux, alors il vaut bien que je transige un minimum à mes habitudes ; que je fasse un véritable effort.
Et ce tome ne fait pas exception. Parce que Vimaire, évidemment, mais aussi et surtout parce que c’est pas parce qu’on approche de la fin – d’une première étape de la fin, tout du moins – qu’on doit se relâcher, non non non. D’autant plus que sincèrement, je craignais cette relecture, face à quelques retours croisés çà et là depuis que j’ai pu l’évoquer. Coup de Tabac fait partie des romans que beaucoup critiquent à l’aune du déclin de son auteur, et qu’on estime ne pas être à la hauteur. Mon souvenir en faisait un bon, tout à fait correct, tome des Annales, même si pas forcément au niveau de tout ce qui avait été fait jusque là ; ce qui n’aurait rien eu de scandaleux, considérant qu’il fallait passer derrière Ronde de Nuit, pour ne citer que la plus massive et évidente des ombres qui le menaçait.
Et le résultat, c’est la conviction forcenée de votre serviteur que les gens qui disent du mal de Coup de Tabac ont salement tort. Certes, dans la hiérarchie des Annales, et même celle du Guet, on est pas forcément dans le haut du classement ; il faut bien admettre que thématiquement, Pratchett ne réinvente rien, ne propose, fondamentalement, rien de bien neuf. Et pour autant, il nous offre quand même quelque chose qui lui ressemble tant, avec tant d’intensité et de rage renouvelée, que je ne pourrai jamais considérer ce volume autrement que comme une autre brillante réussite de sa part. Tout du moins, je serai obligé de l’appréhender au travers d’un prisme émotionnel indestructible, avec une tendresse infinie.
Parce qu’il fallait bien que ça arrive un jour, et il fallait évidemment que ce soit avec lui, mais Terry Pratchett, avec Coup de Tabac, a enfin réussi à me faire verser une larme sur un roman. Pour référence, ça ne m’était plus arrivé depuis ma première lecture du Miroir d’Ambre, il y a de ça un peu moins de 25 ans. Ça ajoute quelque chose de très spécial à mon ressenti, forcément, et ça supplante toute illusion d’objectivité.
Mais trêve d’anecdotes personnelles, vous êtes là pour l’analyse et la subséquente mais inévitable flagornerie.
Au travail.
La retraite approche doucement pour Vimaire, commissionnaire divisionnaire du Guet d’Ankh-Morpork, et la fatigue se fait ressentir. C’est pourquoi sous la double pression de Sybil Ramkin, sa duchesse de femme, et de Vétérini, Patricien de la cité, il accepte de prendre quelques jours de vacances à la campagne. Histoire de se reposer et de donner quelques belles nouvelles expériences au petit fiston Sam Vimaire. Mais comme le veut la tradition, les emmerdes ne tardent pas à tomber sur le coin de la tronche de papa Sam Vimaire. Il va donc falloir quand même un peu se mettre au travail. Tout en veillant à préserver les délicats équilibres locaux. Autant dire que c’est pas gagné.
« Il avait au moins la permission de partir avec son armure sur le dos. C’était sa seconde peau, elle était aussi cabossée que lui, sauf qu’on pouvait redresser au marteau les traces de choc dans le métal. »
Coup de Tabac est, à l’instar de Ronde de Nuit, un roman furieux. Un roman signé d’un auteur qui, roman après roman, continue de réaliser que les choses ne vont pas, et qu’elles ne vont pas non plus en s’arrangeant. Avec Allez les Mages ! et son orque central, on sentait bien que Terry Pratchett avait besoin de nouveaux symboles, de nouveaux vecteurs de sa rage face à l’injustice d’un monde souvent bien trop cruel. Le truc ici, c’est qu’au delà du fait que l’histoire de Monsieur Daingue était déjà bouclée et ne pouvait pas être reprise dans l’immédiat – voire du tout – son acceptation générale à la fin du tome précédent ne permettait pas vraiment de renouveler les enjeux qui étaient liées à sa personne et à son espèce. Heureusement, comme à son habitude, PTerry avait tout prévu et nous avait déjà un peu introduit aux gobelins, nouvelle espèce-vectrice au cœur de ce roman, à égalité avec un autre thème que leur auteur avait très à cœur d’aborder à nouveau.
Et si on ne peut pas honnêtement arguer que les idées développées ici par Terry Pratchett sont complètement nouvelles à l’aune de son travail, il faut bien admettre tout de même qu’elles gagnent encore un peu en intensité dans sa manière de les présenter. J’ai eu très nettement le sentiment que les colères de l’auteur étaient incrémentielles, et se multipliaient les unes par les autres au fil de ses découvertes et compréhensions plus fines des phénomènes qu’il avait à cœur de verbaliser et dénoncer au fil de ses ouvrages.
« C’est vrai que certaines des pires horreurs au monde sont commises par des gens qui croient, et croient sincèrement, agir au mieux, surtout quand un dieu est dans le coup. »
Et on reviendra aux gobelins bien assez tôt parce qu’il y a des choses à en dire, mais ce qui m’a le plus frappé dans ce roman, parce que ça m’était complètement passé au dessus de la tête lors de ma première lecture, c’est à quel point Terry Pratchett a ôté les gants pour parler de l’aristocratie, et plus généralement, des riches. Si les premières remarques à propos des différences entre campagne et ville peuvent initialement sembler faire œuvre d’essentialisation un brin superficielle, je me suis très vite rappelé que la réalité britannique a fortement influencé l’auteur, et que de toute manière, il fallait sans doute verser un peu dans l’exagération ou la caricature pour que la démonstration puisse se dérouler avec clarté. Et de fait, elle est limpide, surtout dans les temps troublés que nous vivons. Puisque nous sommes dans la droite lignée de la citation d’Allez les Mages ! qui m’a fait comprendre la nécessité de dépayser Sam Vimaire dans le présent tome, et que je vous livre ici pour les besoins de ma propre démonstration : « Aucune force de police ne pourrait tenir contre une population furieuse et résolue. L’astuce consiste à s’arranger pour qu’elle ne le comprenne pas. »
Ce que théorise Terry Pratchett, à sa manière, ici, c’est la sécession des riches. À ce moment dans la chronologie du Disque-Monde, Ankh-Morpork est devenue une ville hostile à son aristocratie. Entre un Guet intransigeant, le contre pouvoir bien installé de la presse et la puissance intellectuelle et machiavélique du Patricien, il n’est plus aussi aisé de déployer les mêmes combines et rêves de gloire anciens pour les grandes familles morporkiennes. Quoi de plus facile, alors que de s’aménager des espaces d’impunité, loin de toute force de police organisée, et surtout dans des endroits où la seule loi qui vaille est la tradition et le respect des bonnes mœurs, des valeurs à l’ancienne, des privilèges ?
« Les aristocrates ne remarquent pas les desiderata philosophiques. Ils les ignorent. La philosophie envisage l’éventualité qu’on puisse se tromper, monsieur, et un véritable aristocrate sait qu’il a toujours raison. »
D’une certaine façon, au travers des anecdotes narrées par Sybil Ramkin à propos de ses ancêtres et de leurs curieuses manières, on retrouve une part du propos de Carpe Jugulum, avec cette idée que l’avidité est venue corrompre plus avant une situation déjà malsaine, mais sur laquelle on estimait avoir suffisamment de contrôle. Certes, les gens savent que ce qui se passe n’est pas forcement moralement acceptable, mais à force de les subir, on considère les privilèges des autres comme le prix à payer pour une forme de sécurité, de continuation d’une vie pas forcément souhaitable, ni même admissible dans des conditions plus favorables. C’est juste que c’est comme ça, et on intériorise ces conditions d’existence en les justifiant à l’aune d’elles mêmes : c’est comme ça parce qu’on a toujours fait comme ça.
Et c’est encore une fois à la rédaction de la chronique que je me rends compte que Terry Pratchett est très fort, parce que ce raisonnement là, appliqué à la population humaine, peut être appliqué exactement à l’identique à la population gobeline, mais à une échelle infiniment plus cruelle. Dans la droite lignée de la démonstration déjà effectuée dans d’autres tomes du Guet, comme Pieds d’Argile, on a le droit à une nouvelle illustration du concept très Pratchettien de l’incrémentation des oppressions : dans le monde du Disque et d’Ankh-Morpork, on a beau avoir pleinement intégré les nains, les trolls, les vampires, etc… on a quand même toujours une autre espèce ou une section spécifique d’une espèce à laquelle faire subir ses propres pressions et préjudices. Et comme à son habitude, en visant à la singularité précise, Terry Pratchett touche à l’universel par l’autre bout : on voit dans les gobelins ce phénomène d’intériorisation du stigmate, celui qui, à force de quolibets, d’injures et d’écrasement systémique, leur fait penser qu’ils méritent leur sort et qu’il ne se manifeste que du simple fait de leur existence.
« Il n’est pas d’espèce si misérable que rien n’existe ailleurs pour l’estimer. »
On se retrouve donc dans un impitoyable raisonnement circulaire où l’horreur de l’existence même des gobelins est tellement admise qu’elle devient sa propre justification : on dénonce leurs déviances sur la simple base de rumeurs ou de phénomènes qui par ailleurs auraient à minima le privilège d’être discutés avant d’être considérés comme des atteintes à la dignité de l’existence elle-même. Ce qui, dans le roman, se traduit par des échos du colonialisme britannique et des traitements infligés aux populations autochtones, avec l’utilisation armée de théories racistes : on infériorise une culture entière sous le moindre prétexte, y compris le plus mesquin, pour ensuite se l’approprier sans coup férir. Difficile pour moi de ne pas établir un parallèle entre les pots unggues des gobelins, issus d’une religion méprisée mais considérés comme des œuvres d’art dignes d’être volées, et par exemple les têtes réduites des peuples maoris, dont il était fait commerce, au mépris de leur signification pour leurs propriétaires initiaux.
À cet égard, impossible de ne pas citer le formidable personnage de Félicité Bidel, dont le parcours personnel est un exemple assez typique d’un autre comportement colonial abject, avec cette jeune fille élevée par une culture « barbare », qu’on a enlevé à ses racines, pour lui fournir une éducation « valable », au mépris total de son libre arbitre et des peines que cet enlèvement aurait pu causer. Elle dénonce à juste titre et avec des mots très forts les conséquences d’une longue et ultra-violente oppression, qui laisse des traces jusque dans l’esprit entier d’une culture ; illustré d’ailleurs par le personnage de Guitou Mariolle, gobelin entièrement assimilé à la culture morporkienne, au point de porter sur lui-même, et sans l’aide de personne, les mêmes jugements et préjugés que le reste du monde à l’égard de l’espèce à laquelle il appartient, alors même qu’il en est un parfait contre-exemple.
« Vous pouvez juger que cette vision ne résiste pas à l’examen, mais quand vous êtes confrontés à ces calculs épouvantables, le monde vous apparaît tout autre. »
Ce qui nous amène à Fred Colon. Ce personnage profondément comique, et dont Pratchett, en toute tendresse, fait surtout usage pour illustrer les médiocrités faciles dont l’home ordinaire se rend coupable par fainéantise intellectuelle, n’a pas une présence massive dans ce roman. Et pourtant, je pense que son accident malheureux avec le pot unggue singulièrement appelé l’âme des pleurs n’est absolument pas anodin, et porte même en son sein l’essentiel de la charge thématique de Coup de Tabac. Il est plusieurs fois fait mention, dans ce roman, du fait que les gobelins sont adeptes du cannibalisme, et que les leurs mères, régulièrement, dévorent leurs progénitures. Ce qui pourrait initialement passer pour une simple rumeur dévalorisante et bêtement raciste, est en fait une réalité ; toute l’intelligence de Pratchett est évidemment de questionner cette réalité et d’en interroger les origines avant de réellement la juger. Sa double intelligence est de nous introduire dès l’introduction du roman un concept qui reviendra plus tard afin de boucler cette interrogation de manière clinique : la formule est signée du pasteur Lavoine (encore lui !) défendant la culture gobeline comme découlant en grande partie de « l’épouvantable algèbre de la nécessité ».
Lorsque cette réalité est évoquée dans l’intimité du Guet, A.E. Pessimal, sorte de super héros comptable, le genre de personnage dont on attendrait logiquement qu’il récuse avec force et horreur la simple possibilité de manger ses enfants, justifie l’acte des mères gobelines d’une manière purement logique, la ramenant fort justement à son expression la plus simple et pragmatique. Dans une culture aussi pauvre et axée sur la survie et la survie seule, tout est question de calcul, ce qu’il baptise personnellement « l’impitoyable logique de la nécessité ». Quand on a plus à l’esprit que l’idée de survivre et de pousser son existence un jour de plus pour espérer y trouver la force et les ressources pour arriver au jour d’après, la morale n’est plus qu’un luxe dont on ne peut pas se permettre de s’embarrasser.
Ce qui nous amène à l‘âme des pleurs, le pot spécialement confectionné par une mère gobeline venant de se résoudre à devoir commettre cet acte terrible, contenant symboliquement l’âme de cet enfant, et qu’une autre gobeline en état de procréer devra récupérer, pour symboliquement sauver l’enfant de son sort. Quand Fred Colon s’empare accidentellement d’un de ces pots, caché dans un cigare confectionné par une esclave gobeline loin d’Ankh-Morpork, il est magiquement plongé dans les émotions et la vie de cette gobeline, rendu malade par toute la charge abjecte que cette inconnue subit, loin de lui. Il n’en sera soigné que lorsqu’une autre gobeline lui prendra le pot des mains, bouclant la boucle symbolique et religieuse, prenant soin de cette âme en perdition. Amenant Fred Colon à considérer d’une toute nouvelle manière le peuple gobelin, ayant vécu quelques jours dans leurs conditions, fut-ce intérieurement ; lui qu’on devine assez tôt être porteur des pires préjugés à leur encontre jusqu’à sa mésaventure.
Le symbole est assez évident, mais il demeure puissant : dès lors qu’on apprend réellement la nature d’une oppression, dès lors qu’on expérimente ce qu’on avait jusqu’alors réduit à l’état de simple rumeur pratique, comme prétexte à l’ignorance bienheureuse, on ne peut plus l’oublier.
« Il fallait parfois se regarder soi-même et passer à autre chose. »
Et si Fred Colon est l’exemple de l’individu lambda prompt à ignorer ce qui pourrait bouleverser ses perceptions tant que rien ne l’y oblige, Sam Vimaire en est le parfait contre-exemple. Si je dis souvent que la qualité cardinale des personnages les plus positifs de Terry Pratchett était leur capacité à apprendre et à se remettre en question, personne ne l’illustre autant que le commissaire divisionnaire, poussant même cette qualité un peu plus loin ; en cela que Sam Vimaire est toujours à l’affut des leçons à tirer de ce qui lui arrive. Si cela se ressent dans sa promptitude à respecter et traiter l’officier de paix Finet comme un collègue à l’expertise locale pertinente et aux valeurs bien solides là où il aurait pu très facilement le traiter avec dédain et mépris, ça se ressent évidemment encore plus dans la rapidité avec laquelle il intègre l’erreur civilisationnelle d’avoir maltraité les gobelins. Comme le fait dire Pratchett lui-même à sa narration : « La rue est ancienne et rusée ; mais la rue a toujours envie d’apprendre. »
Encore une fois, l’auteur s’appuie sur les origines et le parcours de Vimaire pour justifier sa capacité unique à empathiser avec son environnement immédiat, en faisant coïncider les événements qu’il vit avec la silhouette de ceux qu’il a pu vivre lui-même par le passé. À cet égard, la présence dans son esprit des ténèbres qui convoquent tisse un lien symbolique et matériel extrêmement utile au récit, puisqu’il nous montre à quel point l’obscurité de certaines existences sert de vecteur à une certaine convergence des luttes et des douleurs ; si on n’a pas forcément vécu les mêmes horreurs, on se rend compte de la similarité de nos difficultés, et on peut réaliser que l’adversité est protéiforme et se niche dans les mêmes antagonistes. Ce que Vimaire a pu croiser comme oppressions chez les Nains, chez les Trolls, etc, il la retrouve exacerbée et infiniment plus violente chez les gobelins, et dès lors qu’il comprend l’injustice du sort qui leur est réservé, il se décide à agir.
« La juridiction d’un homme de bien s’étend jusqu’au bout du monde. […] En tout cas, Sam Vimaire, je suis sûre d’une chose, et la voici : le pire que tu puisses faire, c’est rien. »
Alors certes, toute la réflexion de Terry Pratchett autour de l’art perdu par des décennies ou des siècles d’esclavage envers les gobelins, cette idée de l’art comme l’ultime preuve de civilisation et langage de paix a quelque chose d’un peu privilégié et bourgeois, je suis le premier à en convenir. Mais je crois que si ça marche très bien ici, c’est pour deux ou trois raisons.
La première, c’est qu’on est dans le même cas de figure que dans Noire est la couleur, celui d’un roman écrit par un homme blanc conscient de ses privilèges, et que ça rend malade. Pour me citer moi-même : « qui voudrait que les choses se passent mieux pour tout le monde à l’exception des salauds, et qui se rend compte que pour que les choses soient meilleures autour de lui, il doit d’abord, lui-même, être meilleur. » Vimaire et sa vision de la loi, c’est ça ; il ne veut pas tant que tout le monde puisse profiter du talent oublié des gobelins, il veut que les gobelins puissent profiter au même niveau que les autres espèces du droit à jouir de leurs talents, ce qui est complètement différent. Et s’il a l’once d’une possibilité de faire quelque chose à son échelle, alors il la saisira à chaque fois, sans hésiter. J’aime profondément Vimaire pour cette raison.
La deuxième raison, c’est que Terry Pratchett intègre très justement la nécessité de faire les choses au rythme du monde. L’excellente, même si difficile, conversation avec Vétérini, qui clôture le roman, est là pour signifier clairement que des injustices d’une magnitude telle que celle de l’esclavage et de la mise au rebut du Disque-Monde des gobelins ne peut pas se réparer grâce à un seul concert de harpe ou la punition d’un seul esclavagiste. La morale du roman a l’immense intelligence d’être douce-amère, en dépit de certains de ses bons sentiments exprimés d’une manière un peu facile, et d’être profondément matérialiste : les choses doivent se faire étape par étape, et ce même si ça signifie devoir d’abord et avant tout instrumentaliser certains talents gobelins pour leur donner une utilité aux yeux des puissants avant de réellement restaurer leur valeur. C’est abject, c’est frustrant, mais on doit composer avec cette réalité. Quand on veut changer une réalité qui nous déplait, on ne peut pas le faire de l’extérieur.
Et la troisième raison, donc, elle est assez intime et ne marche de fait qu’à moitié, d’un point de vue logique, mais elle est là, alors je dois en parler. Tout bêtement : quand le petit Sam, parangon de vertu enfantine, à l’innocence parfaite, fait un câlin spontané à Larmes-de-champignon parce qu’il a aimé son récital de harpe, et que, sous les yeux de son père, elle sursaute de peur, j’ai chialé, voilà. Comment ne pas être ému par la puissance de cette image, sans déconner ? Comment ne pas être ému par l’idée d’un peuple si systématiquement détruit et attaqué qu’il en vient à craindre un enfant qui veut lui dire qu’il l’aime, à sa façon, poussant son père à s’excuser ? C’est brutal, sérieusement. Et rien que pour cette image là, ce roman est une réussite, parce qu’entre ce qu’elle exprime et la façon dont elle est exprimée, Terry Pratchett fait encore la démonstration de son insolent talent de synthèse, un petit cran en dessous de son humanité.
« Quand des yeux incrédules regardent, il faut réagir ou passer pour un con aux yeux de l’univers. »
Je pourrais finir là-dessus, sincèrement. Cette scène en particulier, avec son cortège de quelques autres, fait que je ne pourrais jamais considérer Coup de Tabac autrement que comme un magnifique chant du cygne. Je pourrais sans doute accorder à certain·e·s détracteurices quelques mauvais points concernant un texte écrit dans la pire période de l’auteur, mais il aura toujours pour lui mes larmes en trophée de chasse. Demeure que je trouve quand même qu’il serait injuste de ma part de ne pas accorder deux autres mentions spéciales à ce volume des Annales.
La première va à l’évocation frontale et malicieuse du travail de Jane Austen, venant appuyer avec juste ce qu’il faut de subtilité la thèse de Terry Pratchett sur l’effet à long terme de l’art sur la Culture. Si je ne crois effectivement pas qu’une œuvre seule puisse changer le monde, je pense qu’une œuvre peut en influencer d’autres qui peuvent en influencer d’autres qui peuvent influencer le monde, et à terme, oui, le changer. Ça, je le crois. De la même manière que je ne crois pas qu’une personne seule puisse changer le monde, mais qu’une personne puisse influencer d’autres personnes qui influenceront d’autres personnes… Vous comprenez l’idée. Et donc, si je crois que Jane Austen a pu influencer des gens qui ont pu influencer Terry Pratchett, je crois bien qu’iels ont pu m’influencer moi. Et j’aimerais bien influencer d’autres personnes aussi. Bon plan.
Et rien à voir mais un peu quand même, seconde mention spéciale au couple formé par Sybil Ramkin et Sam Vimaire, particulièrement appuyée envers Sybil, personnage extraordinaire, qui ne reçoit jamais assez d’amour de la part du fandom pratchettien à mes yeux. Ce n’est en soi qu’une redite de ce que j’ai déjà pu dire dans d’autres chroniques à son propos, alors je ne vais pas m’étendre plus que nécessaire, mais quand même. Sybil Ramkin Patricienne, c’est tout ce que j’ai à dire.
« La bonté se rapporte à ce qu’on fait. Pas à ce qu’on prie. »
En somme : encore un foutu excellent tome du Guet. Oui, il n’est finalement qu’une continuation de tous les tomes précédents et ne démontre rien de fondamentalement neuf dans le prisme pratchettien. Mais merde, s’il ne le fait pas avec une rage, un rythme et une précision d’exécution proprement ahurissant·e·s. Démonstration implacable de la sécession aristocratique, du scandale absolu des privilèges et de l’injustice frappant bien trop d’habitant·e·s du monde, Coup de Tabac dresse un bilan lucide et formidable de ce qu’est le Guet de Sam Vimaire : des gens qui font au mieux de leurs possibilités envers et contre tout, y compris leurs pires habitudes. Des gens qui apprennent et cherchent à devenir meilleurs à toutes occasions.
La littérature que j’aime. Le Terry Pratchett que j’aime et admire.
C’est la tradition, tous les ans on découvre un nouveau Terry Pratchett. Une tradition absolument excellente. Le cru 2012 s’appelle Coup de tabac.
Le célèbre commissaire divisionnaire Vimaire du Guet d’Ankh-Morpork c’est fait complètement coincer. Tous ont complotés à sa perte, il est cuit. Vétérini, grand patron de la ville, ses agents, jusqu’à son épouse, dame Sybil … Tous. Et le voilà donc obligé de prendre … des vacances. Pire, des vacances à la campagne, un endroit sans rues, sans pickpockets, sans hurlements et bagarres, sans assassins patentés. Mais à la campagne il y a pire. Il y a du silence, et des yeux qui regardent, partout. Des yeux d’oiseaux, de vaches, de moutons, qui sait, de poissons ? Mais un flic est et reste un flic, partout. Et dès qu’il arrive dans le village du grand domaine de la famille de son épouse, dès qu’il met un pied au bar, dès qu’il rencontre les premiers notables … Vimaire sait que de sales, très sales coups ont été tramés ici. Le genre de vraie saloperie dont tout le monde est plus ou moins complice. Finalement, les vacances pourraient bien se révéler plus intéressantes que prévu.
Ce n’est peut-être pas le meilleur Pratchett, mais c’est un bon numéro des Annales du Disque monde. Ce qui veut dire qu’on est déjà très nettement au dessus de la moyenne ce qui peut se lire ailleurs, tous genres confondus. J’allais écrire qu’en plus on y retrouve Vimaire et ses agents du Guet, mais si je réfléchis bien j’aime toutes les « sous-séries », sorcières, mages, flics … Ils sont tous géniaux là-dedans.
Comme toujours, on rit et on sourit beaucoup. Comme toujours on est enchanté de retrouver de vieilles connaissances qui, bien que vivant dans un monde complètement loufoque en apparence, nous sont devenus aussi familiers que les personnages récurrents de Nesbo, Hurley ou Ledesma. Comme toujours, et bien qu’on en soit au 34° épisode de la série on se régale et on en redemande.
C’est qu’une fois de plus, en plus du style inimitable et de ses histoires bien léchées, Terry Pratchett met le doigt là où ça fait mal. Cette fois on s’éloigne de la ville pour pointer la rigidité, les pesanteurs, les inégalités, les silences pesants, les petites saloperies quotidiennes d’une campagne où l’ordre établi, le regard des autres et la mainmise de quelques familles sur le territoire semblent éternels.
Et là, au travers de Vimaire, l’auteur nous fait le plaisir de faire voler tout ça en éclat. Et c’est bon ! D’autant plus qu’à l’opposé d’auteurs qui parfois se complaisent dans le cynisme et la misanthropie, Terry Pratchett, de toute évidence, aime les gens. Malgré (ou à cause) de leurs faiblesses, de leurs défauts, de leurs lâchetés … Parce que chez lui ils sont aussi capable, parfois, d’un éclair d’humanité et de courage. Et ça aussi ça fait du bien.
Bref, vive Pratchett, vive le Guet, vive Vimaire !
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