Les Annales du Disque-Monde
  • Date de parution 25/04/2019
  • Nombre de pages 480
  • Poids de l’article 572 gr
  • ISBN-13 9791036000010
  • Editeur ATALANTE
  • Format 200 x 146 mm
  • Edition Grand format
Fantasy parodique Ouvrage de référence de l'auteur

Les Annales du Disque-Monde Tome 33 Allez les Mages

4.09 / 5 (204 notes des lecteurs Babelio)

Résumé éditeur

À l'Université de l'Invisible, les mages coulent des jours tranquilles. Mais le Maître des traditions a retrouvé un point de règlement qui va les tirer de leur douce léthargie : pour bénéficier de leur legs avantageux et de neuf repas par jour, il va leur falloir disputer un match du très populaire fouteballe. Et non pas l'impétueuse empoignade à l'ancienne, mais sa version moderne, avec des règles et l'interdiction de recourir à la magie ! La famine guette, les mages doivent enfiler pantalons courts et maillots, et se mettre au sport. Mais ce qu'il faut savoir du fouteballe – ce qu'il faut savoir d'important sur le fouteballe –, c'est qu'il dépasse le cadre du fouteballe. " Là encore il fait mouche, prouvant son habileté à croquer notre société et ses travers. Trente-troisième tome de la série du Disque-Monde, Allez les mages ! est une nouvelle fois une réussite avec toujours cette touche très personnelle de Pratchett qui manie l'absurde et le burlesque avec brio. " ActuSF

En stock

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  • Date de parution 25/04/2019
  • Nombre de pages 480
  • Poids de l’article 572 gr
  • ISBN-13 9791036000010
  • Editeur ATALANTE
  • Format 200 x 146 mm
  • Edition Grand format

l’avis des lecteurs

La résolution de cet été, parce qu’apparemment, il en avait besoin, c’est d’enfin en finir avec la part principale des Annales du Disque-Monde de ce Tour du Disque. Parce que ça commence à bien faire de laisser traîner ce projet alors que c’est une vraie fierté pour moi, et qu’il ne reste plus grand chose à lire et chroniquer pour en voir le bout. Et aussi parce que je ne peux pas éternellement introduire mes chroniques en expliquant que ça fait trop longtemps depuis la dernière fois, bla bla bla…

Ceci étant dit, je pense que si j’ai autant repoussé depuis Monnayé, sans parler de Jeu de Nains, c’est bien parce que je savais très bien, au fond de moi, que bien au delà de sérieusement commencer à manquer de choses à dire qui ne soient pas salement redondantes, j’allais vraiment arriver à un stade douloureux de ces recensions. À ce stade de sa carrière, on le sait maintenant, Terry Pratchett était déjà sérieusement atteint par la maladie, et son travail s’en ressentait cruellement ; autant je n’ai aucun mal à nuancer mon admiration pour cet écrivain merveilleux quand il est au sommet de son art et seulement victime d’angles morts critiquables, autant devoir dire du mal de son travail dans ces circonstances douloureuses me paraît un peu trop s’approcher du tir à l’ambulance.

Et le truc, c’est que Allez les Mages !, c’est factuellement le premier roman qui m’avait, à l’époque, vraiment déçu. Le premier où je m’étais dit que l’intrigue comme son exécution manquaient d’intérêt, et que bon… Le meilleur était indubitablement passé. Si on ajoute à ce souvenir la relative déception du tome précédent relu avec un recul nouveau, j’étais pas vraiment serein en attaquant le tome qui nous concerne aujourd’hui.

Or, et j’en suis le premier surpris : je crois que j’ai beaucoup aimé ce volume. Alors certes, il a des défauts assez criants, et pas qu’un peu… Mais pour autant, j’ai pris un réel plaisir à le redécouvrir. Sans doute, en premier lieu, parce que j’y ai compris et assimilé des choses que j’avais complètement ignoré la première fois, faute d’une analyse et d’une attention suffisantes.

Allez les Mages ! n’est pas parfait, mais il a des choses très intéressantes à dire.

Je vais essayer de faire l’intermédiaire.

« Des tas de trucs vivent dans ces ténèbres. Il existe toutes sortes de ténèbres ; et on y trouve toutes sortes de trucs emprisonnés, bannis, perdus ou cachés. Parfois, ils s’échappent. Parfois ils sortent naturellement. Parfois, ils n’en peuvent plus. »

L’Université de l’Invisible est, comme à sa malheureuse habitude, en pleine effervescence. À la lumière nouvelle d’événements récents à Ankh-Morpork, elle va devoir consentir à participer de bien trop près à son goût au loisir local du football, qui a soudain pris une importance vitale, emportant dans son sillage une bonne partie de son personnel ; avec en première ligne Glenda et Juliette, cuisinières de nuit, Trevor Probable, chef des cuves pas très actif, et surtout Monsieur Daingue, étrange petit bonhomme qui s’occupe de préparer les dégoulinures sur les bougies, et qui le fait sans doute un peu trop bien pour que ça ne soit pas suspect.

« En tant que mage, je dois vous prévenir que les mots ont du pouvoir.
– Et moi, en tant que politicien, je dois vous prévenir que je suis déjà au courant. »

Pour commencer, il faut le dire : je pense que narrativement et thématiquement, ce roman part un peu dans tous les sens. Les enjeux centraux de cet opus des Annales représentent clairement que Terry Pratchett, à ce moment de sa carrière, commençait malheureusement à manquer de temps, et qu’il ne le savait que trop bien. Manque de temps pour ciseler ses romans au même niveau qu’auparavant, et manque de temps pour pouvoir déployer à l’échelle de suffisamment de volumes le nouvel arc dans lequel Allez les Mages ! semblait vouloir s’engager. De fait, on sent que l’introduction des gobelins en tant que nouvelle espèce centrale au symbolisme Pratchettien, tout comme l’introduction du football comme loisir morporkien, se font subitement, au forceps et sans la moindre préparation, contrairement à beaucoup des enjeux nouveaux au fil des Annales. Là où ces deux éléments, plus tôt dans les Annales, auraient sans doute été introduits comme des éléments secondaires dans l’arrière-plan d’une intrigue plus importante d’un roman donné avant de devenir des pièces centrales d’une intrigue qui leur serait entièrement consacrée dans un roman suivant, ici, on nous balance tout d’un coup, comme si c’était une évidence de longue date dans l’Univers du Disque à laquelle on serait déjà accoutumé en tant que lecteur.

Et forcément, avec cette brusquerie dans l’exposition de ces éléments nouveaux et pas du tout anodins, qui dans d’autres cas, comme le cinéma dans Les Zinzins d’Olive-Oued ou les golems dans Pieds d’Argile, auraient constitué le cœur total du roman, enjeux, thématiques et intrigue première, Allez les Mages ! se retrouve à se précipiter et un peu tout mélanger, pour ne traiter ces questions que de façon extrêmement superficielle. Ce qui est assez déroutant, à l’aune des Annales toutes entières, qui jusque là brillaient quand même pour leur continuité et leur niveau de préparation d’un volume à l’autre. Mais je crois que c’est précisément cette rupture qui, bien que tirant la qualité générale du roman vers le bas, le rend tout de même, paradoxalement, d’autant plus intéressant. Parce qu’elle est révélatrice, à mes yeux, d’une volonté particulière de la part de Terry Pratchett, de profiter du peu de temps qu’il savait lui rester pour tirer ses dernières munitions aussi précisément et efficacement que possible.

« Il n’avait pas sa place dans ce monde, seulement il s’y trouvait, et le monde prenait rapidement conscience de sa présence. »

Et le symbole absolu de cette volonté nouvelle, à mes yeux, dans ce qui constitue le premier tome de ce que j’appellerais désormais « la trilogie gobeline », et qui constitue la conclusion des Annales pour leur part classique/adulte, ce sont donc Monsieur Daingue et les gobelins. Je pense que ces nouvelles espèces, à l’échelle du Disque Monde, n’ont absolument aucune importance en tant que telles. Si elles apparaissent aussi subitement et sans aucune préparation préalable, c’est je pense par pure nécessité à l’échelle militante pour leur auteur ; elles ne sont là que pour véhiculer et représenter de nouvelles prises de conscience pour Terry Pratchett. Des nouvelles prises de conscience qui ne pouvaient pas être injectées à ses espèces minorisées habituelles, précisément – et ironiquement – parce que trop bien représentées, désormais, à Ankh-Morpork. Le Disque-Monde existant avant tout comme un miroir grossissant de notre monde et de la vision qu’en avait Terry Pratchett, il est logique qu’il évoluât en même temps que ladite vision s’affinait. Le problème, ici, c’est que pour pouvoir parler d’oppressions systémiques et de déterminismes sociaux comme voulait le faire Terry Pratchett, il ne pouvait pas littérairement utiliser des espèces dont il avait déjà fait avancer la cause, romans après romans. Les Nains et les Trolls, pour ne nommer qu’eux, à ce moment donné de l’évolution du Disque, sont en train de régler la majorité de leurs problèmes politiques. La Vallée de Koom, Vimaire s’en est chargé. Il y a une vampire dans le Guet, même une Méduse venue de Genua ; bref, si tout n’est pas réglé, évidemment, force est de reconnaître qu’il est maintenant difficile de pouvoir reporter aussi aisément sur ces espèces non-humaines les analyses sociologiques du Globe-Monde les plus récentes, ou du moins celles que Terry Pratchett lui-même a pu intégrer. Du moins pas sans leur faire vivre à l’échelle du Disque une régression sociologique et politique encore plus étonnante et bancale que l’introduction soudaine d’une nouvelle incarnation des maux du monde.

D’où les gobelins : une espèce nouvelle, que tout le monde, absolument tout le monde, méprise, et qui peut donc servir de réceptacle vierge à ces nouvelles analyses par le truchement de la fiction, sans avoir à fournir aucune autre explication que : ils sont là, et tout le monde les déteste. Et ça fonctionne aussi, et même d’autant mieux pour monsieur Daingue, qui, spoiler mineur, n’est lui même pas un gobelin, mais pire, un orque, espèce censément disparue – génocidée – à l’échelle du Disque, et porteuse de stigmates encore plus affreux, puisque carrément une espèce manufacturée à partir des gobelins, produits vivants et armés d’un « Empire maléfique » défunt. Comme vecteur fictif de l’idée d’un déterminisme social agissant comme une prophétie auto-réalisatrice, ça se pose là. Monsieur Daingue, c’est d’un coup, à lui tout seul, la personnification de l’idée que certaines personnes posent problème aux fâcheux les plus abjects par leur simple existence, au delà de leurs mots ou de leurs actions.

« La confusion se révélait toujours utile dès lors qu’elle concernait les autres : au moment de crier haro, assurez vous de qui tient le rôle du baudet. »

Et c’est pour ça qu’en dépit des évidents problèmes narratifs de ce roman, je l’aime bien plus que la première fois : parce que si son exécution est à bien des égards bancale, entre problèmes de rythme, transitions et enjeux manquant de clarté, facilités scénaristiques et autres, l’intention de Pratchett transparait régulièrement avec son élégante rage coutumière et transcende, d’une certaine manière les écueils du roman. Ou disons, plus prosaïquement, que si le message ne brille pas par sa subtilité ou sa fluidité, il passe quand même, parce qu’il est simplement trop vrai et trop bien synthétisé pour qu’on boude complètement. En tout cas pour que je boude complètement, à mon niveau tout personnel ; au milieu des digressions et saynètes humoristiques qui sont plus là pour raconter des bêtises et distraire du manque de substance profonde de l’intrigue surnagent, mine de rien de réels propos ramenant aux capacités satiriques du Terry Pratchett qu’on a appris à connaître au fil des Annales du Disque-Monde.

Et de fait, on ne parle pas tant de football que de sport populaire, comme on ne parle pas tant des gobelins ou des orques que de toutes les minorités opprimées. Dès lors qu’on accepte cet état de fait, je pense que le récit d’Allez les Mages ! parvient à gagner en amplitude et en significations concrètes, d’autant plus quand on prête attention à ses personnages et à leurs trajectoires.

« Te laisse pas aller à bavarder avec ceux de la haute. Tu oublies qui tu es, mais eux, non. »

Puisque sans surprise, encore une fois, les Mages du titre sont assez discrets par rapport à Glenda et Monsieur Daingue, les deux personnages qui clairement tirent toute la couverture du récit à eux, et qui en contiennent l’essentiel de la charge symbolique, ou tout du moins la charge positive. Comme à leur habitude, et peut-être encore plus férocement que de coutume, les Mages, dans ce roman, sont principalement convoqués par Pratchett, je crois, pour passer pour des imbéciles arrogants, vecteurs de son concept de « stagnation dynamique » ; des gens privilégiés qui s’agitent autant que possible pour que rien ne change, en tout cas à leur niveau. Si quelqu’un d’autre qu’eux doit pouvoir bénéficier de la moindre avancée, ils s’assureront en premier lieu que ce ne soit pas à leurs dépens, même sans volonté maléfique verbalisée ou conscientisée. Ici, les mages sont dépositaires et gardiens d’une certaine tradition, une tradition qui ne les intéresse que lorsqu’elle peut leur être utile : ils ne se préoccupent soudainement du football que parce qu’y jouer une fois leur permettra d’assurer la continuité de leur train de vie gargantuesque, sans aucun intérêt réel pour le sport en lui-même. Il n’est question ici que de perpétuer des habitudes tellement ancrées qu’elles ne sont plus questionnées, sauf quand, encore une fois, elles sont menacées. Mais ce ne sont pas tant ces habitudes en elles-mêmes, ou le confort qui va avec, que les Mages veulent défendre, concrètement, c’est uniquement leur statut. Ils ont beau avoir leurs petites sympathies individuelles, fondamentalement, ils servent avant de tout de punching-balls métaphoriques pour leur auteur.

Et derrière cette question de la tradition et du statut, Terry Pratchett, assez frontalement, aborde la question de la hiérarchie, qu’elle soit sociale, professionnelle, ou les deux à la fois ; et plus particulièrement comment elle s’installe très insidieusement dans l’esprit même de cielles qu’elle enferme dans ses mécanismes.

On pourrait citer à cet égard le personnage de Smeems, qu’on ne croise que peu dans le texte, mais qui incarne totalement cette idée ; prolétaire complet, relégué à une fonction mineure dans les tréfonds de l’Université de l’Invisible, mais qui sous prétexte de sa position de petit chef, sommet d’une hiérarchie des tréfonds, fait preuve d’une arrogance et d’un orgueil demesuré·e·s, allant jusqu’à mépriser ouvertement Monsieur Daingue, érudit, poli et efficace, pour ne pas dire simplement adorable, uniquement parce qu’il est sous ses ordres.

« Il faut faire de son mieux. Et plus on est capable de faire mieux, plus on doit le faire. »

Et c’est bien Monsieur Daingue, et son association avec Glenda, qui donnent tout son sel au texte, à mes yeux, parvenant à dépasser ses défauts narratifs ; parce que leur duo, ainsi que les deux individualités qui le composent, portent toute la réflexion que veut porter Terry Pratchett sur leurs dos. Allez les Mages ! est un récit à propos d’émancipation, une facette essentielle de l’auto-détermination. Monsieur Daingue n’est pas comme il est uniquement parce qu’il est foncièrement bon, mais parce qu’il a été modelé ainsi par les Principes déterminés par sa Seigneurie, qu’on devine forgées en complète opposition à ceux qui étaient imposés aux orques du temps de l’Empire Maléfique. Et si on comprend que ces Principes fonctionnent dans une mesure purement utilitariste, on comprend tout aussi vite qu’ils ont créés chez Monsieur Daingue des névroses et des comportements obsessionnels absolument nocifs, le torturant en permanence ; il ne peut jamais considérer ses propres actions et ses désirs autrement qu’au travers du prisme du mérite. Même aux yeux de quelqu’une qui dit ne vouloir que son bien et prouver sa bonté, Monsieur Daingue doit quand même justifier de sa propre existence, exactement comme aux yeux de ceux qui le considèrent d’office comme un monstre dangereux, seulement selon des critères différents. Sans préjuger des intentions précises de Terry Pratchett à ce sujet, dans une certaine mesure, je crois qu’on peut tout de même rapprocher l’exécution de ces principes du concept de Black Excellence développé dans la communauté afro-américaine ; pour seulement être considéré à égalité avec le reste de la population, les personnes racisées/minorisées doivent être absolument irréprochables et même exploser les standards appliqués aux autres pour seulement être « méritants ». Et même ça peut ne pas suffire, puisque le préjugé ou les bénéfices de domination qui en découlent peuvent perdurer en dépit des preuves de ce mérite.

« Ça pouvait être dangereux de ne pas s’adapter, de ne pas être serviable, d’oublier toute prudence. »

Dans un registre différent quoique similaire, on peut ensuite parler de Glenda, faisant office de nouveau symbole de la condition féminine, véritable charge mentale sur pattes, prenant sur elle de s’occuper de tout et de tout le monde parce qu’elle croit profondément que c’est son rôle, presque au delà de sa nature. On pourra légèrement grimacer à la lecture de certaines inversions de clichés opérées par Terry Pratchett qui sombrent ironiquement dans ce que j’appellerais avec un peu d’ironie des « anti-clichés » ; des subversions de tropes tellement éculées qu’elles en deviennent elles-mêmes des tropes. Mais ceci étant dit, encore une fois, le pire est largement évité, parce que l’auteur injecte à son profil des données sociologiques extrêmement pertinentes, avec là encore, un besoin d’excellence pour avoir le droit d’exister, ainsi qu’une pression sociale constante autour de la notion de réussite ; une équation insoluble, où pas assez de réussite amène à du mépris, et trop de réussite amène à de la jalousie. Ce que montre Pratchett, notamment au travers de sa métaphore du panier de crabes, c’est que certains milieux, de par leur position hiérarchique limité et douloureuse, poussent leurs membres à trouver des positions médiocres et confortables, d’où il est difficile et peu souhaitable de s’extraire : le risque de sortir n’est pas rentable face au fait de rester sur place, quitte à en souffrir de manière plus légère, mais lancinante.

Et aux côtés de Monsieur Daingue, par sa propre initiative, à partir du reflet d’elle-même qu’elle capte dans ses yeux et ses actions, Glenda se rend compte qu’elle est coincée et malheureuse, limitée par sa condition et les règles tacites qu’elle a subies tout le long de sa vie, gâchant son potentiel et taisant ses besoins ou envies. Elle représente une autre manière de s’émanciper, d’autres ambitions à assouvir. Si elle représente par moments un peu trop « une fille pas comme les autres », se nourrissant spirituellement de romans à l’eau de rose avec une certaine honte, gérant son amie Juliette à sa place au prétexte qu’elle est trop belle pour être intelligente, ou Trevor Probable parce que c’est un supporter de foot pas très malin, sa libération consiste aussi à accepter des parts d’elle-même qu’elle jugeait à cause des pressions sociales subies le long de son éducation. Au final, son rêve est bien de vivre une partie de ce qu’elle a lu, mais selon ses termes, sans que personne ne lui suggère ou lui impose quoi que ce soit, opérant de réels choix, en dépit de ce que ses inhibitions peuvent lui faire croire sur ce qui est acceptable ou non. Uniquement parce qu’elle est inspirée à s’émanciper en souhaitant voir Monsieur Daingue s’émanciper.

À cet égard, il faut bien citer ce que j’avais retenu comme le concept de « marteau psychique » des années en arrière lors de ma première lecture, et le seul élément du roman que je pensais être valable à l’époque, mais qui n’est jamais appelé comme ça par Pratchett lui-même. Très simplement, dès lors que Glenda décide de se moquer des qu’en-dira-t-on et de ses propres limitations culturelles exogènes comme endogènes, elle débloque une sorte de super-pouvoir ; elle peut faire ce qu’elle veut sans peur ni reproches. Et si c’est peut-être un peu trop beau pour être vrai, je crois quand même qu’il y a un fond de vérité irréductible là-dedans : les hiérarchies et leurs conséquences ne tiennent qu’au gré du consentement général à leur existence. Il suffit parfois d’oser suffisamment fort pour se permettre de les ignorer et constater qu’elles n’ont en réalité que la puissance qu’on leur prête.

« Et je m’en fous vraiment, songea Glenda. Je m’en fous. C’était comme une épée dégainée. »

Mais si ces deux personnages sont à mes yeux ce qu’il y a de plus réussi dans le roman, je dois aussi parler de ce qui fonctionne moins ; ce qui m’amène à parler de la place qu’y occupe le football. Comme je l’ai dit plus tôt, je pense que ce sport en particulier n’a été choisi que parce qu’il est le sport britannique par excellence, permettant de tracer un lien populaire avec la culture du hooliganisme et facilitant l’écriture de ses aspects les plus symboliques, avec quelques références faciles glissées çà et là. Mais je pense pour autant que son inclusion soudaine dans la culture Morporkienne comme les multiples raccourcis narratifs assez faiblards dont use Terry Pratchett à son égard font la preuve du fait qu’il n’a pas d’importance réelle en tant que tel : il n’est qu’un véhicule métaphorique pour parler du sport en général.

Et bon, de fait, tout ce qui touche au football dans ce roman est assez mou du genou, je trouve. Beaucoup d’éléments de l’intrigue sortent un peu de nulle part, celle-ci se repose sur des éléments absolument pas nouveaux dans le catalogue pratchettien et sont même tangents à la redondance plus d’une fois ; j’ai le sentiment qu’Allez les Mages ! est un roman deux-en-un, faisant de son mieux pour mélanger deux idées qui auraient du avoir leurs propres romans séparés mais manquaient de temps pour y avoir droit. Et pour aller plus loin, je pense même que Pratchett a fait le choix conscient de bien plus soigner Monsieur Daingue et Glenda que son traitement du sport afin de pouvoir avancer tant bien que mal.

En conséquence, ce qu’on a finalement, ici, pour moi, c’est un traitement lacunaire de l’idée de gentrification du sport. Un événement quelconque – ici le besoin d’argent de l’UI et l’excavation d’une urne magique macguffin – provoque l’émergence d’un phénomène jusque là étranger aux élites dominantes – le football, donc – ce qui entraine directement le besoin de l’accaparement de ce phénomène par lesdites élites dominantes pour en tirer un profit immédiat et cynique. Ici, on crée une nouvelle ligue de toutes pièces, on change les règles, les équipements, on exclue les pratiques traditionnelles au nom du besoin d’une nouvelle tradition plus au goût des nouveaux pratiquants et décideurs du sport ainsi réinventé ; et ce sans considération réelle de l’avis des premiers concernés. Toute l’ironie étant que ces changements sont proclamés comme étant faits au bénéfice de ceux qui sont clairement et directement floués, parfois même, dans le cas du Patricien, avec une certaine sincérité.

Notez d’ailleurs que c’est tellement le zbeul, narrativement parlant, à mes yeux, dans cette partie précise du récit, que je ne suis pas moi-même complètement sûr de mon analyse ; il est tout à fait possible que Terry Pratchett ait voulu raconter exactement ça ou l’inverse, étant donné que son Patricien est censé être une force du bien pour sa cité et que tout ce qui se passe autour du football pourrait n’être qu’un prétexte pour l’ascension publique de Monsieur Daingue. Je n’exclue donc pas que ma vision de cette gentrification du sport ne soit que ma perception contemporaine plaquée sur un récit tentant de raconter tout à fait autre chose. En effet, on a des traces de l’idée du sport institutionnalisé comme palliatif à la guerre, comme canalisation des énergies populaires – avec un petit bout de mépris envers les fans de football qui traine, d’ailleurs – et quelques autres petites idées qui ne sont clairement pas aussi développées qu’à l’accoutumée dans les Annales.

« Ça change tout si on parle que des monstres et pas des fouets. »

De fait, de la même manière que je ne peux pas aborder ces œuvres autrement que comme « les dernières », je pense que Terry Pratchett lui-même les abordait déjà comme telles ; je me permets donc de penser qu’il faut donner à ces derniers romans une certaine valeur testamentaire. Ce sentiment de rush et de bouleversements subis que je ressens depuis quelques volumes, il devait les ressentir lui-même et les introduire dans ses romans, consciemment ou non : la réalité affecte toujours l’écriture. C’est sans doute pour ça qu’on a ici les premiers signes annonciateurs du dépaysement à venir pour Vimaire dans Coup de tabac, par exemple, puisque le Guet, alors même qu’il est au centre des romans les plus progressistes du Disque, est dépeint comme une force institutionnelle de contrôle au service du pouvoir en place, où les éléments positifs pour la communauté sont vus comme des exceptions plutôt que des mètres étalons (où est Carotte quand on a besoin de lui ?). L’écriture de Terry Pratchett et des Annales a toujours été celle d’un homme cherchant à faire de son mieux et se remettant continuellement en cause ; ses propres évolutions spirituelles et idéologiques se retrouvant de tome en tome et dans les trajectoires de ses personnages. Et n’ayant plus qu’un temps limité, il ne pouvait pas se permettre de faire les choses au long cours comme il l’avait fait jusque là, justifiant à plein, à mes yeux, le changement brutal de paradigme et la précipitation de ces bouleversements, tout comme leur relatif manque de subtilité : cet auteur avait des chose à faire dire à ses bouquins et il ne voulait/pouvait pas perdre de temps à y mettre les formes.

Quelque part, c’est sans doute ce sentiment d’urgence testimoniale qui me fait considérer ce volume avec autant de tendresse, même en considérant à quel point il représente une chute dans le standard narratif des Annales : on commence déjà à pouvoir repérer un petit paquet de clins d’œil au chemin parcouru depuis le début, autant de signes d’un bouclage en cours. Au détour de quelques digressions, on peut voir qu’Yves Hertellier est devenu le chef d’un mensuel de philatélie portant son nom, que Hwel est un compositeur d’opéra célébré, Rincevent est enfin tranquille, ou on peut même comprendre, assez frontalement, que le révérend Lavoine qui a été le mentor de Monsieur Daingue pendant ses jeunes années n’est autre que le père Rudement Lavoine de Carpe Jugulum qui a bien trouvé une hache et une vocation solide. Je ne serais pas surpris de voir d’autres de ces signes d’un monde qui a évolué et continué de vivre en arrière-plan dans les tomes à venir, surtout en considérant l’ultime clin d’œil que Terry Pratchett nous fait dans La Couronne du Berger. Il y a une forme d’honnêteté dans la démarche qui me parle, surtout en considérant la dédicace initiale du roman dédiée à Rob Wilkins, son assistant, qui a pour sûr pris une grande part de la responsabilité de la rédaction du texte.

« Nous jouons, on joue avec nous, et le mieux que nous puissions espérer, c’est jouer avec style. »

Alors oui, il y a beaucoup de mélancolie incidente et de douleurs indirectes, dans ce roman. Et c’est probablement ce qui me l’a rendu si intéressant à lire, en dépit de mes constats les plus amers. Une preuve puissante du génie de Terry Pratchett se tient dans ce récit, pour moi : même dans des circonstances extrêmement douloureuses et propices au désespoir, il n’a pas perdu l’objectif de vue. Il n’a pas considéré sa maladie comme une excuse pour faire moins ou moins bien ; si ce roman et les suivants ont des défauts, ils existent quand même, et sont sans aucun doute les meilleures versions possibles d’elles-mêmes. Jusqu’au bout, cet auteur singulier a voulu que sa voix et ses idées continuent de résonner. C’est plus que respectable, c’est inspirant.

Et je crois que malgré leur existence fugace, Glenda et Monsieur Daingue font partie des personnages auxquels je souhaite le plus de bonheur et d’épanouissement sur tout le Disque. C’est une réussite notable, au bout de 33 tomes, sans compter ceux de Tiphaine Patraque.

J’ai désormais une réelle tendresse pour ce tome que je croyais détester. Sans doute parce que son auteur m’est trop précieux, mais aussi et surtout parce que malgré tout, il parvient quand même à accomplir maladroitement des choses qu’il me paraît extrêmement difficile de seulement accomplir. Je me répète parce que c’est trop vrai pour n’être dit qu’une seule fois : même pas au top, Pratchett était au top.

Je vous laisse avec ma citation préférée de ce volume, et on se dit à la prochaine pour Coup de Tabac.

« S’il existe une espèce d’être supérieur, me suis-je dit, il nous appartient à tous de devenir son supérieur moral. »


Vous allez commencer à trouver que je vous bassine avec Terry Pratchett et ses Annales du Disque Monde. C’est sans doute vrai. Mais comme j’ai raison et que c’est toujours génial, j’en remets une couche avec Allez les mages !

Catastrophe à l’Université de l’Invisible. Le généreux donateur qui assure la non moins généreuse pitance des mages est sur le point d’arrêter de verser son obole. Motif : l’Université doit jouer un match de Foute Ball au moins tous les vingt ans. Or, cela fait 19 ans et quelques qu’ils ont joué le dernier, et le foote de départ est devenu un véritable jeu de massacre, plus ou moins clandestin car interdit par Vétérini (le tyran démocratique local). Autant dire que la situation est critique.

Mais, mais, le foute pourrait bien revenir en grâce, et les mages gagner un match, sans magie, mais avec l’aide du mystérieux Monsieur Daingue, si discret, si effacé, si désireux de bien faire … qu’il en devient parfois inquiétant …

Cette fois c’est le foot, mais aussi la mode, le pipol, le bling bling, les réactions de la foule … et comment un habile, très habile politicien peut jouer de tout ça. C’est profond, fin, hilarant, c’est Pratchett. Plutôt que d’en parler mal, je vous livre trois extraits. Le premier décrit le système politique de la ville :

« Techniquement, la cité d’Ankh-Morpok est une tyrannie, ce qui n’est pas forcément l’équivalent d’une monarchie, et, pour tout dire, le seigneur Vétérini a même largement redéfini la fonction de tyran dont il est titulaire comme étant la seule forme de démocratie qui marche. […]

Au grand dam d’un certain nombre de citoyens qui ne trouvent pas ça normal et qui préfèreraient une monarchie, ce qui conduirait à remplacer un homme qui a atteint sa position grâce à la ruse, une profonde compréhension des réalités de la psyché humaine, une diplomatie stupéfiante, une certaine habileté dans le maniement du stylet et, de l’avis de tous, un esprit comme une scie circulaire finement équilibrée, par un quidam qui s’est contenté de naître. […]

Une troisième solution proposant que la cité soit gouvernée par une sélection de membre respectables de la communauté, qui promettraient de ne pas se donner de grands airs ni de trahir la confiance de leurs administrés à la première occasion, fit aussitôt l’objet de blague de music-hall dans toute la ville. »

Les deux suivants sont deux exemples parmi tant d’autres de la prose pratchettienne. Comment décrire une adorable cruche, comment décrire un sombre brute, d’une façon unique, sans les épargner et en gardant pourtant toute sa tendresse pour ces personnages :

« La dernière chose qu’elle voulait, c’était que son amie se mette des idées en tête. Elles y trouveraient beaucoup d’espace où rebondir et causer des dégâts. »

« il se sentait complètement désemparé devant ce qu’il ne pouvait pas brutaliser, ni frapper du poing ou du pied. Ses mains au bout de ses bras ballants se serraient et se desserraient comme si elles voulaient réfléchir à sa place. »

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